Archives de Catégorie: SPECTACLE

RECITAL EMPHATIQUE

Rarement une affiche de théâtre réussit si bien à intriguer: depuis un moment celle du Récital Emphatique décore les murs du métro parisien, déconcertant les passants, et moi la première. On y voit un homme, le comédien Michel Fau, grimé en actrice quinquagénaire aux allures de diva, l’air éperdu, dans une robe improbable. Le Récital Emphatique est à la hauteur de l’affiche, il propose un spectacle délirant, drolatique à en pleurer. Michel Fau rend hommage aux grandes actrices et cantatrices en les parodiant, avec une gestuelle outrancière et des grimaces tordantes. Accompagné au piano par Mathieu El Fassi, toujours en retrait comme un serviteur dévoué à la diva grandiloquente, l’acteur se complaît dans une féminité outrancière pendant plus d’une heure et quart. Dès l’entrée du personnage, le rire est automatique, tant les folles danses de la cantatrice tout en voile évoquent les mises en scène parfois enflées de l’opéra et du théâtre classiques. Pudibonderie et feinte délicatesse contrastent avec la silhouette pataude et engoncée de la chanteuse, qui interprète une Dalila séductrice et implorante – ridiculement précieuse. Après cette ouverture par l’opéra de Camille Saint-Saëns vient la séquence la plus exquise du récital, lorsque Michel Fau déclame quatre versions de la fameuse tirade de Phèdre, toute entière à son Hippolyte attachée. Sarah Bernhardt, Marie Bell: les grandes tragédiennes transparaissent devant le public, hilare et conquis. La tirade revisitée par la jeune actrice larmoyante et suffoquée, climax de la représentation, suscite une cascade de rires ininterrompue. La diva fait ensuite son retour, appuyée sur le piano, se lamentant des Tristes apprêts dans un extrait de Castor & Pollux, avant que l’actrice ne reprenne le dessus, dans une inpayable récitation d’un texte de Roland Menou (étrangement intitulé Mékong B4, à la manière d’un menu de restaurant asiatique), pastiche sans équivoque de L’Amant de Duras. L’actrice blasée, assise sur une chaise, débite sans sourciller les pires obscénités, mais la distance créée par le  personnage évite de tomber dans le vulgaire.

C’est certainement la grande force de ce spectacle que de frôler avec les limites de l’obscénité, sans jamais faire le pas de trop, même quand la folle interprète de Dalila se trémousse convulsivement et renvoie le spectateur à la grande Isadora Duncan couchée et à demi-nue. La chanson Summertime de Gershwin a elle aussi droit à sa parodie, avant que ne se conclut le récital par une Carmen burlesque. Rassurez-vous, plusieurs bis (incongrus et tordants) permettent encore de profiter de la représentation, décidément trop courte. Reste l’impression que Michel Fau nous a livré un manuel, un condensé de toutes les erreurs à ne pas commettre sur les planches, sous peine de s’enliser dans le grotesque – mais quel grotesque hugolien, inséparable du sublime! Certes, actrices et cantatrices sont moquées, caricaturées, mais en définitive le public entend aisément que tout ceci n’est qu’un hommage, une profonde marque de respect pudique, travestie sous des allures délirantes. Il vous reste jusqu’au 23 juin pour profiter de ce Récital Emphatique au théâtre Marigny, et découvrir ainsi le grand comédien qu’est Michel Fau.

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LE DERNIER JOUR D’UN CONDAMNE

Un pays qui pratique la peine de mort est un pays tourné vers le passé, sa vue est étroite et orgueilleuse. La mort ne peut être institutionnalisée, elle est du ressort de l’individu, et personne n’a le pouvoir d’attenter à la vie d’un homme, en aucun cas. La peine de mort est le plus vivant signe de la barbarie, légalisée et programmée. Nul argument ne tient en sa faveur, en ce qu’elle ne fait pas reculer significativement la criminalité, n’est pas plus économique que la prison (puisqu’un condamné peut travailler et donc subvenir à ses besoins), et alimente un climat de violence latente et perpétuelle. Ceux qui se disent favorables à la peine capitale avancent souvent les crimes les plus abjects, faits d’individus sans aucune notion morale, mais c’est bien jouer le jeu de la cruauté que de livrer au supplice, la loi du talion ne permet pas de réparer, et elle soulage bien peu.  Il faut aussi se représenter la condamnation à mort comme la pire des tortures psychiques, ce qu’Albert Camus soulignait en 1958: L’exécution capitale n’est pas simplement la mort. Elle est aussi différente, en son essence, de la privation de vie, que le camp de concentration l’est de la prison. La justice n’étant pas infaillible, comme tout jugement, aucune sanction ne devrait l’être. Le poète a toujours raison, qui voit plus haut que l’horizon, et Victor Hugo en est l’exemple le plus flamboyant (j’ai beaucoup d’affection pour ce petit vieux qui a tant apporté à l’humanité). Récemment je suis allée voir Le Dernier jour d’un condamné au théâtre du Nord-Ouest, et ça sentait le plan péteux, parce que la faune environnante et le décor connotait un peu Emmaüs – sans vouloir être méchante – et que la salle était un garage peint en noir avec une table au milieu et des planches cloutées en guise de sièges. De plus, adapter le court roman de Victor Hugo à la scène ne semblait pas évident. Mais c’est une belle réussite, et une très honnête performance! David Mallet, acteur jouant le condamné, déclame pendant une heure, sans interruption, et laisse flotter un sentiment de malaise (inhérent au texte par ailleurs). Le Dernier jour d’un condamné est une oeuvre anxiogène, prenante, qui place le spectateur en témoin trop souvent acteur de l’humaine sauvagerie. Tout en retenue, d’une finesse à propos, l’acteur laisse le texte se déployer dans l’espace et prendre toute sa mesure – il est d’ailleurs assez peu tronqué (saluons le mérite d’avoir appris tant de pages!). Dès le début de la représentation résonnent les mots angoissants, bourreaux du martyr: condamné à mort, susurrés à l’oreille du prisonnier par un second protagoniste, une jeune femme qui incarne successivement tous les autres personnages du roman. A l’image du tic tac de l’horloge qui précède l’heure fatidique dans les dernières minutes de la pièce, tout le texte hugolien repose sur la tension entre l’annonce de la sentence et son application. Six semaines de torture pour le personnage, une heure de tourmente pour le spectateur, afin de poser la question au fondement: Combien de temps encore la société pratiquera-t-elle l’assassinat programmé? Finissons par les mots d’Hugo, qui écrivait il y a déjà si longtemps: La raison est pour nous, le sentiment est pour nous, l’expérience est aussi pour nous.

ARLEQUIN VALET DE DEUX MAITRES

L’Italie me botte bien (article marqué sous le signe du mauvais jeu de mots) parce que les Ritals ont compris et intégré à leur quotidien la douceur et la fureur de la vie. Un peuple qui a inventé le risotto au fromage, la panna cotta et les antipasti ne peut qu’être foncièrement intéressant, évidemment. Mais davantage, l’alliance du quotidien le plus sensuel à la culture la plus céleste me transporte: savourer une glace sur une place romaine, devant une église baroque, c’est effleurer du doigt la béatitude, l’extase y transcende le dualisme. L’image du bon vivant sur tous les plans, qui profite de tous les plaisirs imaginables, me plaît bien, sans doute parce qu’elle me ressemble – lire et manger sont de loin mes deux activités préférées, avec dormir peut-être (sans les livres je serais un koala). En ce moment cette idée fixe prend de l’ampleur, aussi me soigné-je en faisant les yeux doux au traiteur italien et en écoutant Adriano Celentano. Et il se trouve qu’hier soir, cadeau d’anniversaire (née en janvier mais soit), je suis allée rue de la Gaîté à la Comédie Italienne – quand je pense que j’habitais à deux pas et que je n’y ai jamais mis les pieds avant… La pièce jouée m’était inconnue, sauf de nom: Arlequin, valet de deux maîtres, de Carlo Goldoni. Je remettais vaguement le dramaturge, pour avoir étudié Molière et Marivaux en parallèle avec la Commedia dell’Arte. Je vous le dis sans détour: j’ai adoré la représentation! Le théâtre par lui-même vaut le déplacement, il s’agit de pénétrer dans une atmosphère décalée, les murs sont décorés de fresques, l’ensemble est très coloré et spectaculaire. La pièce en soi est franchement drôle: je suis bon public, la farce moliéresque alliée aux circonvolutions marivaudesques offrent un pur régal, et c’est de plus l’occasion de découvrir les personnages de la Commedia dell’Arte – la forme première est réinventée par Goldoni, mais les fondamentaux sont toujours là. J’imaginais que l’interprétation masquée aurait moins de saveur, semblerait plus figée, mais en fait c’est tout le contraire: le masque devient le noeud intime de la pièce, il est écho aux multiples entourloupes et déguisements des personnages. La mise en scène, d’une impeccable ironie, créé un théâtre dans le théâtre, et l’illusion n’en est que plus comique. En outre, les références au monde contemporain, délurées et hilarantes (de Spiderman à Louis Vuitton) accroissent plus encore la réflexion sur le jeu en train de se faire. A plusieures reprises le public est mis à – relative – contribution, et cette connexion n’a d’autre fin que de poser l’ancestrale interrogation du theatrum mundi: où s’arrête la scène, où commence la vie? Je termine en soulignant la qualité des acteurs et de leurs interprétations artificiellement outrancières et vraiment convaincantes. Les entrechats de l’aérien Arlequin vous mettront de bonne humeur pour un moment, tutto il resto è gia poesià.

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