LA PEAU

Il n’est plus tout frais dans ma tête puisque je l’ai lu depuis quelques semaines maintenant, mais je voulais quand même évoquer un peu le nom de Malaparte sur le blog. S’il vous arrive parfois de lire mes comptes-rendus de lecture, sans doute aurez-vous remarqué ma fascination pour le mécanisme d’écriture célinien, pour Voyage au bout de la nuit particulièrement, et pour Céline (les figures qui ne font pas le consensus sont toujours les plus intéressantes, et avec Louis-Ferdinand, il y a de quoi faire…). Bardamu le déclassé, l’observateur de l’humanité, le chantre de la misère et la pourriture, se retrouve dans Malaparte le personnage. La peau, c’est un témoignage – j’ajouterais volontiers romancé mais l’adjectif même s’oppose à la crudité de l’oeuvre – sur la seconde guerre mondiale, car Curzio Malaparte, auteur devenant narrateur, fut un correspondant de guerre. L’écrivain italien reste souvent obscur pour le grand public, il ne fait pas partie de ces grands corpus continuellement ressassés, contrairement à Céline (ou plutôt à Voyage, les autres livres étant bien moins médiatisés). Sa vie est une épopée fantasque, entre une adhésion première au fascisme, des combats pour la libération pendant la guerre, une tentative de rapprochement avec le communisme ensuite… Il apparaît comme un écorché vif dans ses déclarations, dont la muse se trouve au sein de l’horreur omniprésente, la déchéance à l’oeuvre notamment en ce milieu de siècle ruiné – comment ne pas voir en lui un prophète du siècle à venir, où les inégalités n’ont jamais été aussi fortes et où la notion même de morale est has-been dans le vaste hypermarché mondial? Malaparte, il faut déjà s’arrêter devant un nom qui sonne beau mais dangereux, fait d’une logique implacable: Malaparte, c’est l’envers de Bonaparte, un individu qui porte en lui la marque fatale mais qui s’en sortira toujours, puisque celui qui était nommé sous la bonne étoile a mal fini. Après son changement d’état civil en 1929, l’écrivain affirme Malaparte est mon étendard, c’est dire l’importance du nom pour un être qui revendique, qui lutte et apprend au coeur des événements. Pour en revenir brièvement à La Peau, il s’agit d’une plongée abyssale en 1943, dans la libération du Sud de l’Italie par les Américains. Malaparte l’Italien aux côtés des G.I imprime toute l’horreur de cette libération, dans le contact entre deux mondes, l’Europe et les Etats-Unis (on pouvait alors les différencier quand l’Europe existait encore). Comme deux plaques tectoniques qui s’entrechoquent, le médiateur Curzio se trouve sur la faille, sur l’arrête qui lui permet de prendre de la hauteur pour mieux voir – et ce verbe est fondamental – la cruauté du quotidien. Il est important de préciser que certaines pages sont d’une violence inouïe, non dans l’écriture ciselée mais dans la présentation d’une réalité affligeante: enfants vendus par leur mères à des pédérastes marocains, naines se faisant putains, chiens crucifiés, jeune vierge exposée en public par son père ou son oncle… Le vent noir redouté par Malaparte souffle à chaque page, répandant une haleine tiède et fétide sur un monde enfoui, masqué derrière la noble Libération majuscule, celle qui ne ferait pas de dégâts, celle que l’on croit connaître aujourd’hui. En réalité, l’arrivée des Américains provoque l’ultime degré dans l’horreur, la folie du Vieux Continent confronté aux jeunes et beaux soldats investis d’une sainte mission. L’écrivain exhibe le grotesque de l’humanité, contenu dans une perruque pubienne blonde, puisque les G.I afro n’aiment pas les sexes bruns. La prostitution est monnaie d’échange, plus rien n’a de valeur: se prostituer pour manger tout d’abord, et puis pour des cigarettes, du chocolat, tout est banalisé. Que reste-t-il de propre à chacun? La peau, qui rappelle la naissance européenne, qui est un drapeau rouge de sang, un étendard humain aplati et desséché, comme le jeune Italien écrasé sous un char américain. Les Italiens n’ont que la peau à nu, sur les os, dernier gage de vie humaine: il n’est d’ailleurs pas anodin que l’ultime avilissement concentrationnaire soit le tatouage indélébile. Imaginez un monde sans loi morale, sans tabou: vous êtes dans une chaude ruelle de Naples en 1943. Anecdote comico-tragique, mais Sarkozy a cité Malaparte dans un de ses discours. Voilà quand on connaît les rapports de l’ancien président à la littérature, c’est assez déconcertant (Henri Guaino s’est un peu enflammé sur la possible culture de Sarkzoy).

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