ON THE ROAD

Après 1932, il n’est plus possible d’écrire un roman sur le thème du voyage sans avoir Céline en mémoire. L’énorme influence de Voyage au bout de la nuit se fait assidûment sentir sur la littérature française et internationale. Robert Poulet expliquait d’ailleurs dès 1952 que personne, non pas même Proust, n’a exercé sur la littérature de ce siècle une plus grande influence que Louis-Ferdinand Céline. Cela se reconnaît à ceci que – quelques rares exceptions, de la lignée analytique et traditionnelle, mises à part – on peut toujours dire d’un roman contemporain s’il a été écrit avant ou après le Voyage au bout de la nuit. Il suffit d’une page pour en juger. Cela signifie que l’auteur de ce chef d’œuvre en désordre a provoqué dans l’imagination française une révolution. Sans m’étendre sur le sujet outre mesure – le Voyage est tout de même un des plus grands livres jamais écrits, voire le plus grand – Kerouac est un descendant direct de Céline, et partout la patte du maître enfouie se fait sentir. Les fictions sur la route abondent, particulièrement aux Etats-Unis, dans une sorte de constante reconquête du territoire. Le mythique périple qu’est devenu Sur la route, roman phare de la Beat Generation, est l’exemple même de la fascination des Américains pour le paysage et la nature vierge de toute humanité. Sur la route, c’est le roman d’une génération, du temps béni de la croissance mais également du désenchantement de l’après-guerre. En grande partie inspirée de la vie de Jack Kerouac et de ses amis d’alors, William Burroughs, Allan Ginsberg et surtout Neal Cassady, l’oeuvre se construit autour de plusieurs road trips d’Est en Ouest, du Nord au Sud du pays, réinventant toujours la nation fantasmée et déceptive. Le point d’ancrage se résume aisément: un jeune écrivain, Sal Paradise, entreprend divers parcours erratiques sur le territoire américain, fasciné par son ami, le décadent et insaisissable Dean Moriarty. Ne se satisfaisant pas du quotidien, les différents personnages qui sillonnent la route avec Sal semblent ne trouver la stabilité que dans l’entre-deux qu’est le voyage justement. Ainsi comme Bardamu, l’arrivée importe peu, c’est le parcours qui est digne d’intérêt – évidente métaphore de la vie, toujours en mouvement.

Sur la route, d’une intensité trouble et incandescente comme la jeunesse présentée, demanderait une analyse beaucoup plus poussée, à laquelle je ne peux me livrer ici. Quelques pistes de lecture significatives cependant: les illusions perdues, la lecture de soi à travers le paysage (j’étudie la littérature américaine ce semestre, et notamment la tension du I / eye, ou quand la compréhension du moi repose sur la vision du monde), les drogues et l’alcool comme moyen de révélation… L’écriture de Jack Kerouac est franche, bouillonnante comme le débit de parole de Moriarty, et rappelle bien entendu l’oralité célinienne. Le rapprochement avec un autre pilier littéraire de l’époque se fait naturellement: Lolita est de 1955, Sur la route de 1957, et les deux romans consistent en une quête inachevée, parce qu’inachevable, qui passe par la traversée des Etats-Unis. A défaut de trouver un contentement dans le statique, Humbert Humbert et Sal Paradise suivent la route qui tranche dans le territoire sauvage, espérant encontrer un éternel El Dorado sur la côte californienne – aussi la conquête de l’Ouest est-elle réinventée, décalée, et l’emprise sur le sol (qui se dérobe continuellement) manifeste d’une volonté de maîtrise de soi. C’est le désir constant et insatisfait de la rencontre transcendantale, de la révélation qui donne un sens au monde. A l’arrivée, Sal Paradise perd de vue son ami idolâtré Dean Moriarty, être de feu qui se consume dans tous les excès, et referme le chapitre de sa vie sur la route

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