LES ENFANTS DU PARADIS

Attention, chef-d’oeuvre! ou comment une formule laconique trouble en amont le regard porté sur un film. Je devais le voir depuis un moment mais le fait de savoir qu’il est considéré comme le plus grand film français par beaucoup, loin d’enthousiasmer, a plutôt tendance à stresser. Les Enfants du paradis, c’est avant tout une liste de noms impressionnante, tant dans la quantité de vedettes que dans leur qualité, à tous les niveaux de la création: Marcel Carné aux commandes du navire, un scénario de Jacques Prévert, Arletty, Jean-Louis Barrault et Pierre Brasseur dans les rôles principaux. La genèse de l’oeuvre et les conditions du tournage du film sont aujourd’hui devenues mythiques: tourné pendant la guerre, le projet ne cesse de rencontrer des obstacles, en premier lieu du fait de la censure instaurée par Vichy, mais aussi à cause de l’emploi du temps chargé de Barrault, alors en train de monter Le Soulier de satin à la Comédie-Française, des conditions climatiques, du budget phénoménal pour l’époque (58M de francs)… Fresque grandiose en deux époques, deux parties, Les Enfants du paradis relate le triangle amoureux entre le mime Baptiste Debureau, le comédien Frédérick Lemaître, et, au centre, la femme libre qu’est Garance – le tout dans le Paris des années 1830, sur le boulevard du Crime. Plusieurs précisions autour du scénario: les personnages Debureau et Lemaître sont de vraies figures des planches au XIXe siècle, maîtres en leur temps, salués par les plus grands; de même d’autres personnalités fameuses comme le criminel Lacenaire – interprété par un Marcel Herrand tout en accroche-coeurs –  ont marqué la monarchie de Juillet. Le décor dispose d’une attention bien particulière, puisqu’il s’agit du boulevard du Crime, surnom donné au boulevard du Temple qui accueillait dans la première moitié du XIXe un grand nombre de théâtres où se jouaient drames et mélodrames: aussi y mourrait-on chaque soir sur scène. Ce splendide boulevard, coeur du Paris d’autrefois, a été soigneusement rasé par Haussmann, l’occasion de rappeler que le baron a certes modernisé la capitale, mais d’un coup de truelle dévastateur. 

Pour revenir au film, il est d’une très délicate beauté, ainsi liée à tout ce que j’ai dit précédemment. Rien à ajouter sur Arletty et Pierre Brasseur, excellents dans leur rôle – petit bémol toutefois en ce qu’Arletty incarne une très belle et très jeune femme, alors qu’elle n’est ni belle ni jeune (et sa gouaille propre détonne un peu avec la carrure du personnage, mais lui apporte justement de la hauteur et de l’intérêt). J’ai découvert Maria Casarès, dont c’est le premier rôle au cinéma: grande tragédienne du XXe siècle, son jeu est splendide et magistral. Les tragédiennes me passionnent, dû sans doute à ma fascination pour Sarah Bernhardt, et à mon regret de ne pas vivre à la même époque. Maria Casarès – surtout célèbre pour ses rôles théâtraux – m’a rappelé Orane Demazis, dans un jeu qui ne fait pas vrai au sens où aujourd’hui on le considère, mais qui dégage une grandeur superbe. Plus que toute autre, la prestation de Jean-Louis Barrault m’a interpellée, à la gestuelle déliée et au regard pénétrant (phrase qui semble bancale à qui ne connait pas l’hyperbate – horreur j’en arrive à gloser sur mes propres commentaires). Dans son rôle de mime, il dévoile toute la qualité de sa palette de comédien, aussi à l’aise dans le muet que dans le parlant. Quant aux dialogues de Jacques Prévert, ils se laissent apprécier sans retenue: la célèbre phrase Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour gagne en intensité, prononcée une première fois, et de manière ironique, par Garance, puis reprise par Frédérick à la fin, cette fois sérieusement mais sans réciprocité amoureuse. Les Enfants du paradis s’insère dans un écrin dramatique: le film débute et s’achève sur le rideau théâtral, et les classiques coups de brigadier. Au sein de ce riche velours se déploie la représentation mise en abyme; c’est à nouveau une oeuvre qui fait retour sur elle-même, célébrant le théâtre éternel et le cinéma novateur dans une unique ode à la beauté de l’interprétation, quelle qu’elle soit.

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