EXHIBITIONS: L’INVENTION DU SAUVAGE

Que penser du musée du quai Branly? Jusqu’ici je n’y étais jamais allée, par négligence déjà, et aussi à cause d’un certain ressentiment a priori (oxymore qui vaut ce qu’il vaut). Quand j’étais en hypokhâgne dans mes jeunes années, il y a deux ans, la prof de philosophie – qui connaissait Raphaël Enthoven mais c’est une autre histoire – avait invité à un cours une de ses amies qui bossait dans je-ne-sais-plus-quoi mais qui était là pour deux choses: nous éclairer sur les arts dits premiers, et critiquer le quai Branly. C’est surtout la virulente diatribe sur le musée qui m’a marquée (le reste est passé à la trappe, dû à une mémoire de loutre congestionnée, d’où l’importance pour moi de tenir un blog régulièrement). Quand je dis que c’est allé plutôt loin, j’entends par là qu’elle avait fini par comparer l’astérix symbole du musée, et donc de l’Autre, avec l’étoile juive. Ca m’avait paru un peu disproportionné, mais j’étais assez d’accord sur le fond, le musée balance toutes les cultures et civilisations dans le même panier, sous la dénomination Autre. Peu importe, j’ai décidé de voir l’exposition Exhibitions hier et mon avis se partage entre une visite somme toute intéressante et un arrière-fond plus suspect. Vaste présentation de plus de 600 oeuvres de tout type (affiches, photos, vidéos), Exhibitions invite à une vue panoramique sur l’exploitation à visée divertissante de peuples indigènes depuis le XVIe siècle jusqu’aux années 1950. L’horreur des traites d’hommes et de femmes prend toute sa mesure dans la création des zoos humains au XIXe siècle, en parallèle aux cirques faisant étalage des freaks. L’artifice des reconstitutions de costumes et de décors, se voulant couleur locale, les annonces publicitaires grandiloquentes et les fumeuses théories scientifiques laissent un goût amer, et l’ensemble donne à réfléchir sur la notion de normalité à notre époque aussi bien. Deux heures de contemplation d’un passé honteusement affligeant, dans une mise en scène ludique et théâtralisée, l’exposition réussit à intéresser le visiteur de bout en bout. Nonobstant le plaisir de la balade, le doute subsiste: n’est-ce pas un énième spectacle, sous couvert de rédemption et de pathétique? Il est une chose évidente dans la visite, c’est que la curiosité malsaine et la fascination restent présentes: les vidéos de femmes à barbe, nains, siamois et autres attirent et dégoûtent, comme un pervers livre des records. Ajoutons à cela la présence de miroirs déformants, grossières ficelles amenant le visiteur à la contemplation de sa propre image, pas plus normale qu’une autre. L’univers de l’amusement pour dénoncer les cirques humains, je ne suis pas convaincue par l’idée. Un contraste me semble manifeste: les Européens se flagellent d’éprouver leurs abjects empires coloniaux dans la chair, cependant qu’une légère, insidieuse mais tenace  sensation de domination persiste. Le musée est pleinement occidentalo-centrique: il y a nous, et le reste du monde dans un musée, l’Autre quoi. La démarche du quai Branly, sous des allures d’humanisme chatoyant, réduit les peuples longtemps perçus comme inférieurs à un folklore esthétique et superficiel. De fait, je vous incite vraiment à vous rendre à l’exposition, qui a le mérite de donner matière à penser, peut-être malgré elle (je vous conseille aussi cet article de Bernard Sergent, très instructif).

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