CIEN AÑOS DE SOLEDAD

Quand je pense que ce bouquin traînait depuis des années dans ma bibliothèque sans que j’y touche… Sous le titre magique de Cent ans de solitude se cache une œuvre grandiose, indispensable, un chef-d’oeuvre contemporain. C’est l’épopée fantasmagorique de la famille Buendia, dans le petit village oublié de Macondo, sur six générations. Grandeur et décadence des personnes au sein de la maison sont relatées dans un cadre de réalisme magique, mêlant vérités historiques et extraordinaire assumé. Il s’agit d’un roman synesthésique, où tous les sens prennent part au florilège des émotions. Les couleurs sont chaudes et mates, l’odeur putréfiante des fleurs fanées s’exprime dans la moiteur de l’air tropical, et fait signe vers les tableaux chargés du douanier Rousseau. Certaines pages sont d’une puissance, d’une verve si fougueuse qu’elle laisse le lecteur médusé, happé par la parole emphatique (la scène du massacre de la bananeraie est en particulier très forte). A la manière des nouvelles de Cortazar, la tension entre le vivant et l’impalpable est constante. L’onirisme délirant doublé d’une réécriture biblique – le meurtre originel, la Vierge, l’assomption, le Déluge – s’accouple avec une réalité ancrée, profondément terrestre, incarnée par les fourmis prolifiques et le personnage de Rebecca qui mange la terre. Ainsi naît un roman hybride, drôle et parodique, ce qui n’est pas sans rappeler la petite queue de cochon du dernier des Buendia. L’écriture de Gabriel Garcia Marquez est avant tout charnue, épaisse et savoureuse comme la peau d’un fruit mûr. Le temps cyclique étouffe les personnages dans cent années de perpétuels retours, à l’instar des petits poissons en or fondus et refondus, du linceul cousu et décousu. Le sexe tient une part importante dans l’oeuvre, il est symbole de vie mais aussi de destruction (due à la consanguinité), et condense l’âme d’un village tour à tour sanguin et languissant. Comme dans les Hauts de Hurlevent, le recyclage des prénoms fonctionne à plein régime: pour le même prix, vous n’aurez pas deux Catherine ou Heathcliff, mais bien une vingtaine d’Aureliano, José Arcadio, et toutes les variantes possibles (Arcadio, Aureliano José, José Arcadio le second, Aureliano Babilonia…). C’est sans compter sur les femmes d’ailleurs, Remedios, Ursula ou Amaranta qui nous donnent Amaranta Ursula, Remedios-la-Belle et ainsi de suite. Cent ans de solitude est donc une œuvre de chair et de sang, gorgée d’interprétations, mêlant les références culturelles. L’homme y répète sans cesse ses erreurs, la Terre Promise n’est pas au rendez-vous mais c’est la vie qui est exaltée au fil des mots, dans ses changements retors et aussi dans ses permanences génétiques. Et comme les meilleures choses ont une fin, la réalisation de la prophétie de Melquiades coïncide avec la mort du village et de la lignée maudite des Buendia : après cent ans de solitude, et au moment où l’amour se matérialise enfin, tout redevient poussière.

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