GUERRE ET PAIX

Napoléon est terriblement fascinant, et j’ai réalisé à quel point en lisant Guerre et Paix. Le petit Corse a tout fait, il est parti au ras des pâquerettes pour monter aux plus hauts sommets avant de redescendre six pieds sous terre. Rivoli, Wagram, Iéna, Austerlitz, Pyramides, Campo Formio… Sans Napoléon, le métro parisien n’aurait pas la même allure, et cela prouve très concrètement l’influence de l’empereur sur son pays. Certes, je n’ai pas attendu d’avoir mes dents de sagesse pour mesurer la grandeur de Napoléon, mais je voyais cela d’assez loin, avec un vague Ah oui le type qui a fait la guerre à tout le monde et qui a fini sur un îlot tout moisi… Maintenant le parcours de Bonaparte me passionne, et je compte bien enrichir mes connaissances dès mon retour de vacances (il faudrait que j’aille assister à des cours de licence d’histoire en auditeur libre, j’ai toujours adoré la discipline sauf les dissertations – c’était embêtant du coup). Tolstoï se retournerait sûrement dans sa tombe, mais son immense œuvre a eu sur moi un effet paradoxal: il ne cesse de dénigrer l’empereur des Français, d’affirmer que ce sont les masses qui font l’Histoire, et non pas des hommes dits grands, que le hasard n’existe pas, et bien d’autres. De surcroît, il défend toujours les Russes et critique la Grande Armée, et là il ne faut pas pousser mémé dans les orties. En réponse, mon patriotisme s’est exacerbé, et j’en ai parfois voulu à Léon de n’être pas objectif. Bref tout cela n’est que secondaire, la considération historique n’est qu’un aspect du livre, et sans doute pas le plus aisé à lire: Léon en fait des tartines sur la bataille de Borodino par exemple, c’est plutôt intéressant mais à un moment donné la lecture s’essouffle et l’envie de retrouver l’intrigue romanesque prend le dessus. Guerre et Paix, c’est une multitude de choses, un livre comme une boule à facettes, tout en métamorphoses successives. C’est d’abord un tableau, celui de la riche aristocratie russe entre 1805 et 1820: la guerre contre Napoléon est d’autant plus retentissante qu’à cette époque, la haute société moscovite et pétersbourgeoise s’exprime couramment en français, et les liens avec la France étaient particulièrement ténus sous Catherine II. Au sein de ce paysage social évoluent de nombreux personnages, des familles entières subissant chacune à leur manière les conséquences de la guerre. Alors que certains s’enrichissent ou brillent au front, d’autres font faillite, meurent au combat, sont faits prisonniers. C’est aussi une réflexion philosophique, voire métaphysique, sur le sens de l’Histoire, et le cheminement de l’humanité. Mais moi, tendre bleuet romantique, ce sont les histoires d’amour qui me transportent. Et dans le genre, Guerre et Paix précède Dallas et son univers impitoyable: des demandes en mariage, des amours enfantines, des arrangements financiers, tout est présent pour que les amants expérimentent la souffrance et la mélancolie amoureuse. Et la fin n’est pas idyllique pour tous, heureusement d’ailleurs. Guerre et Paix est un prisme de la vie, flux continu fait de remous, où rien n’est acquis: le héros du livre, Pierre Bézoukhov, est un personnage difficilement saisissable, il intrigue et déconcerte en ce qu’il n’est pas du tout stéréotypé. Sa pensée évolue au fil des pages, se précise, l’homme est intelligent et apprend de ses erreurs. Seul son amour pour Natacha Rostov demeure immuable, c’est la happy end du roman qui réunit les deux héros – même si dans l’épilogue Natacha a l’air d’être devenue une grosse dondon. Lire une œuvre si dense demande du courage, il faut s’y mettre, s’agripper comme on peut, parce qu’au début Tolstoï présente des dizaines de caractères comme s’ils étaient une bande de potes en soirée – et quand les noms sont russes, la migraine n’est pas loin. Mais finalement, la lecture est un plaisir, difficile et donc plus précieux encore: on a le temps de s’installer confortablement dans les mots, de s’en imprégner dans une lente digestion. A dire vrai une seconde lecture me semble presque indispensable, tant les détails sont florissants (je vais attendre un petit moment, sans doute plusieurs années). Tolstoï voit les choses en grand – l’œuvre repose sur deux piliers, la guerre et la paix – afin d’assurer un résultat grandiose.

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