LE DERNIER JOUR D’UN CONDAMNE

Un pays qui pratique la peine de mort est un pays tourné vers le passé, sa vue est étroite et orgueilleuse. La mort ne peut être institutionnalisée, elle est du ressort de l’individu, et personne n’a le pouvoir d’attenter à la vie d’un homme, en aucun cas. La peine de mort est le plus vivant signe de la barbarie, légalisée et programmée. Nul argument ne tient en sa faveur, en ce qu’elle ne fait pas reculer significativement la criminalité, n’est pas plus économique que la prison (puisqu’un condamné peut travailler et donc subvenir à ses besoins), et alimente un climat de violence latente et perpétuelle. Ceux qui se disent favorables à la peine capitale avancent souvent les crimes les plus abjects, faits d’individus sans aucune notion morale, mais c’est bien jouer le jeu de la cruauté que de livrer au supplice, la loi du talion ne permet pas de réparer, et elle soulage bien peu.  Il faut aussi se représenter la condamnation à mort comme la pire des tortures psychiques, ce qu’Albert Camus soulignait en 1958: L’exécution capitale n’est pas simplement la mort. Elle est aussi différente, en son essence, de la privation de vie, que le camp de concentration l’est de la prison. La justice n’étant pas infaillible, comme tout jugement, aucune sanction ne devrait l’être. Le poète a toujours raison, qui voit plus haut que l’horizon, et Victor Hugo en est l’exemple le plus flamboyant (j’ai beaucoup d’affection pour ce petit vieux qui a tant apporté à l’humanité). Récemment je suis allée voir Le Dernier jour d’un condamné au théâtre du Nord-Ouest, et ça sentait le plan péteux, parce que la faune environnante et le décor connotait un peu Emmaüs – sans vouloir être méchante – et que la salle était un garage peint en noir avec une table au milieu et des planches cloutées en guise de sièges. De plus, adapter le court roman de Victor Hugo à la scène ne semblait pas évident. Mais c’est une belle réussite, et une très honnête performance! David Mallet, acteur jouant le condamné, déclame pendant une heure, sans interruption, et laisse flotter un sentiment de malaise (inhérent au texte par ailleurs). Le Dernier jour d’un condamné est une oeuvre anxiogène, prenante, qui place le spectateur en témoin trop souvent acteur de l’humaine sauvagerie. Tout en retenue, d’une finesse à propos, l’acteur laisse le texte se déployer dans l’espace et prendre toute sa mesure – il est d’ailleurs assez peu tronqué (saluons le mérite d’avoir appris tant de pages!). Dès le début de la représentation résonnent les mots angoissants, bourreaux du martyr: condamné à mort, susurrés à l’oreille du prisonnier par un second protagoniste, une jeune femme qui incarne successivement tous les autres personnages du roman. A l’image du tic tac de l’horloge qui précède l’heure fatidique dans les dernières minutes de la pièce, tout le texte hugolien repose sur la tension entre l’annonce de la sentence et son application. Six semaines de torture pour le personnage, une heure de tourmente pour le spectateur, afin de poser la question au fondement: Combien de temps encore la société pratiquera-t-elle l’assassinat programmé? Finissons par les mots d’Hugo, qui écrivait il y a déjà si longtemps: La raison est pour nous, le sentiment est pour nous, l’expérience est aussi pour nous.

%d blogueurs aiment cette page :