ARLEQUIN VALET DE DEUX MAITRES

L’Italie me botte bien (article marqué sous le signe du mauvais jeu de mots) parce que les Ritals ont compris et intégré à leur quotidien la douceur et la fureur de la vie. Un peuple qui a inventé le risotto au fromage, la panna cotta et les antipasti ne peut qu’être foncièrement intéressant, évidemment. Mais davantage, l’alliance du quotidien le plus sensuel à la culture la plus céleste me transporte: savourer une glace sur une place romaine, devant une église baroque, c’est effleurer du doigt la béatitude, l’extase y transcende le dualisme. L’image du bon vivant sur tous les plans, qui profite de tous les plaisirs imaginables, me plaît bien, sans doute parce qu’elle me ressemble – lire et manger sont de loin mes deux activités préférées, avec dormir peut-être (sans les livres je serais un koala). En ce moment cette idée fixe prend de l’ampleur, aussi me soigné-je en faisant les yeux doux au traiteur italien et en écoutant Adriano Celentano. Et il se trouve qu’hier soir, cadeau d’anniversaire (née en janvier mais soit), je suis allée rue de la Gaîté à la Comédie Italienne – quand je pense que j’habitais à deux pas et que je n’y ai jamais mis les pieds avant… La pièce jouée m’était inconnue, sauf de nom: Arlequin, valet de deux maîtres, de Carlo Goldoni. Je remettais vaguement le dramaturge, pour avoir étudié Molière et Marivaux en parallèle avec la Commedia dell’Arte. Je vous le dis sans détour: j’ai adoré la représentation! Le théâtre par lui-même vaut le déplacement, il s’agit de pénétrer dans une atmosphère décalée, les murs sont décorés de fresques, l’ensemble est très coloré et spectaculaire. La pièce en soi est franchement drôle: je suis bon public, la farce moliéresque alliée aux circonvolutions marivaudesques offrent un pur régal, et c’est de plus l’occasion de découvrir les personnages de la Commedia dell’Arte – la forme première est réinventée par Goldoni, mais les fondamentaux sont toujours là. J’imaginais que l’interprétation masquée aurait moins de saveur, semblerait plus figée, mais en fait c’est tout le contraire: le masque devient le noeud intime de la pièce, il est écho aux multiples entourloupes et déguisements des personnages. La mise en scène, d’une impeccable ironie, créé un théâtre dans le théâtre, et l’illusion n’en est que plus comique. En outre, les références au monde contemporain, délurées et hilarantes (de Spiderman à Louis Vuitton) accroissent plus encore la réflexion sur le jeu en train de se faire. A plusieures reprises le public est mis à – relative – contribution, et cette connexion n’a d’autre fin que de poser l’ancestrale interrogation du theatrum mundi: où s’arrête la scène, où commence la vie? Je termine en soulignant la qualité des acteurs et de leurs interprétations artificiellement outrancières et vraiment convaincantes. Les entrechats de l’aérien Arlequin vous mettront de bonne humeur pour un moment, tutto il resto è gia poesià.

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